
« Un diagnostic ne change pas qui vous êtes. Vous êtes toujours la même personne que vous avez toujours été ».
Voici ce que en substance m’a déclaré ma généraliste en essayant de me consoler le jour où j’ai été obligée de lui révéler ma condition afin qu’elle concède à me prescrire des somnifères.
J’aurais tellement aimé pouvoir me limiter à une simple demande sans devoir me justifier.
Mais malheureusement on ne donne pas ce genre de pilule, n’importe comment et pour n’importe quelles raisons.
Le choc du rejet du diagnostic était si fort que je n’en dormais littéralement plus.
J’ai su à peine aligner 10 phrases, moi la pipellette intarissable avec ma psy, tout en fixant invariablement le coin de l’écran d’ordinateur où les mots s’entrechoquaient sans en distinguer un seul.
Comme si, en me plongeant aveuglément dans cette lumière abrute j’allais trouver la réponse pour me sortir de ce piège qu’est la consultation médicale.
Les larmes ruisselaient au goutte à goutte sur mon visage mais aucun mouchoir à l’horizon.
Elle doit pas en avoir souvent des personnes qui s’épanchent dans son cabinet, cela en dit beaucoup sur elle.
Incapable que je suis à ce moment-là d’enfiler mon masque vénitien le plus bariolé.
Je sentais bien que si je voulais qu’elle me concède un tant soit peu de crédibilité, il fallait que je fasse légèrement vaciller le voile.
Moi la reine des reines du jeu d’actrice, j’avais perdu mon script.
Personne à qui copier, personne à qui me référer.
Juste à un moi-même qui ne vient pas.
L’immense gouffre , s’ouvre sous mes pieds.
Qui être et qui accepter d’être si on ne sait même pas qui on est soi-même ?
Cela ne change pas qui vous êtes, m’a-t-elle asséné comme coup en plein cœur.
Comme si cette évidence était un remède en soi.
C’est qu’un mot, une définition, une clef de lecture mais ça change rien de rien sur qui je suis.
Alors pourquoi se donne-t-on autant de mal à créer ces guides de vie, ces tableaux cliniques ?
Pour les ignorer dès qu’ils sont validés ?
Servent-ils exclusivement à ceux qui nous regardent, qui nous supportent ?
Nos bizarreries sont si terribles qu’il faut y mettre un cadre, une barrière pour les protéger de la contamination ?
Savoir comment nous apprivoiser et nous parquer ? Nous tenir à distance ?
Nous étudier comme des bêtes sauvages qui n’ont même pas la capacité de s’auto-comprendre ?
La violence de ces paroles maladroites me troublait profondément non pas pour le côté réducteur de sa vision mais plutôt de quelle bouche cela sortait.
Une initiée , une savante du corps et de l’esprit, certes généraliste mais tout de même pouvant faire le tri sur les choses les plus importantes du corps humain.
Si elle me disait que je ne devais en avoir cure, que diraient les autres ?
J’aurais peut-être préféré qu’elle me rejette, qu’elle me dise que je me trompe totalement.
Au moins, mon masque serait resté bien en place.
Tel le masque de fer avec son jumeau maléfique, je me serais rendue visite à moi-même dans les catacombes de mon âme, seule cachée de tous.
Ici et maintenant, je me suis mis littéralement en danger permanent.
Je vais devoir encore observer son regard où je ne décelle aucune arrière-pensée sur ce qu’elle pense réellement de moi.
J’ai peur de l’hiver qui approche, où je vais devoir me rendre , au bout du bout , épuisée par tant de mois de fatigue accumulée pour suggérer un arrêt maladie d’un jour ou deux.
Où mon organisme ne trouvera que d’autres refuges qu’à une pseudo angine même pas assez bien fiévreuse pour faire croire à une vraie incapacité de travailler.
Le vrai problème, est que je me rends bien compte que je suis incapable de savoir ce que la plupart des gens pensent réellement de moi.
Au point, où de tout menu détails, mimiques, paroles, intonations , situations , déductions, je tente de me mettre à la place des pensées de l’autre.
Je pense souvent avoir raison.
Force de constater que j’annule très souvent mes rdvs médicaux ou je ne les prends même pas par peur d’ennuyer l’autre, qu’il ne me croit pas dans ma souffrance.
Sans compter d’autres pensées pathétiques de ma condition de névrosée égocentrée.
J’ai cette particularité depuis l’enfance que dès que j’ouvre la porte du cabinet d’un médecin tous mes symptômes s’envolent en un instant.
Plus de douleurs, plus de toux, plus de nez qui coule.
Alors que juste dans de la salle d’attente, je les sentais si bien.
J’ai beau me concentrer dessus fortement pour bien les ressentir que quand je dois l’expliquer à un médecin je ne peux me baser que sur un souvenir et non sur une sensation authentique du moment présent.
Je dois encore surjouer ? Sousjouer ?
Que se passe-t-il dans mon cerveau pour que mes sensations se mettent en pause au moment pile où j’essaye de m’exprimer, de m’ouvrir ?
Peut-être que c’est le propre de l’autisme, un trouble de la communication qui coupe tous les mots autant les sensations ?
Le même robinet d’origine ?
Nos ancêtres Homo erectus n’ont-ils peut-être appris à parler que pour justement juguler tout le trop-plein d’émotions qui les faisaient souffrir ?
Le deuil d’un proche a été sûrement le plus beau déclencheur qui soit pour apprendre la parole.
Aucune larme ne transparaît à travers mon masque de fer.