
Comment se reconnaître en se regardant ?
Depuis peu, le concept de l’autiste et du donuts me taraude l’esprit.
Se construire un être , une bouée de sauvetage protectrice pour interagir avec quiconque , la grossir au maximum pour diminuer l’interaction sociale au strict minimum jusqu’à ne plus se distinguer soi-même au centre.
Tel un Bibendum, l’être caché en-dessous est-il mince ou gros comment savoir ?
Les stratégies adaptatives sont si anciennes et nombreuses qu’il est juste logique d’en oublier la personne d’origine.
Comme si, le masque ayant si longtemps collé à la peau que la cohabitation en est devenue symbiotique et obligatoire.
Petit à petit la fusion n’est plus une opportunité mais un processus de digestion de l’organisme sous-jacent, le masque ne fait plus qu’un avec la peau.
À force de le laisser en place , y fructifie parfois des ramifications parasitaires tel un lichen happant une part de ma mémoire la plus intime.
Ne plus se rappeler quels étaient mes goûts d’enfance avant qu’on me les impose.
Me revoir seule à l’âge de 6 ans, des heures durant , forcée à table , à rester assise, pour finir ma viande.
Viande que je détestais par-dessus tout.
Et très paradoxalement me voir actuellement faire une crise de nerf si je ne retrouve pas un morceau de viande dans mon assiette.
Douter de mes propres goûts alimentaires.
Douter de mes jouets préférés, à force de me répéter que c’est super et de m’en acheter pleins jusqu’à ce que j’en demande moi-même encore plus.
Lorsqu’on commence à vouloir décoller le masque, des lambeaux de peau sanglants partent avec et il est juste impossible de savoir à quoi on ressemblait en-dessous avant..
Le sang coule inexorablement, une nouvelle croûte doit se former.
Comment reconstruire par-dessus ?
Sur quoi se baser ?
Le centre du donuts reste indéniablement vide.
Mes premières fixations archaïques m’aideront-elle à retrouver le chemin de moi-même ?
Le goût du riz et du lactée, mes premiers amours gustatifs ,si subtils soient-ils, étaient-ils déjà une marque de mon attirance pour la simplicité et l’authenticité ?
Quel était le premier vrai métier qui me faisait rêver avant que la société m’écrase avec son jugement et ses angoisses … ?
Inventrice? réparatrices d’objets cassés venant de personnes désespérées ?
Déjà tout un symbole.
Géotrouve-tout n’existe pas.
Démêler les nœuds des chaînes en or ne rapprorte pas d’argent.
Travailler avec les plus grands génies de tout les temps comme Gaston Lagaffe et Schtroumpf bricoleur n’est clairement pas sérieux ….
À la société entière je disais vouloir être à tour de rôle : dentiste - avocat - architecte -informaticien- ingénieur - médecin - …. et j’en passe.
En gros tout ce qui est valorisé, accepté, demandé, toléré, admiré et surtout : je serai qui tu voudras du moment que tu me laisses en paix.
À chaque pas effectué vers un semblant de normalité, j’ai été découragé sauvagement et rapidement par mes interlocuteurs.
Tous autant qu’ils sont, m’ont proféré que ce métier est - au choix dans la liste - biffer la mention inutile : « dégoûtant - trop difficile - études trop longues - pas de débouchés - pas assez rémunateur - trop social - horaires trop contraignants - … »
Quoique je choisisse , on m’insuffle que je n’y arriverai pas et que je fais fausse route.
J’élabore un plan A - B - C et C prime.
Puis l’évidence de tondre des pelouses me vient.
Là au moins, c’est l’idéal - la paix - la vraie - seule au monde - à marcher en tournant en rond - chlorophylle embaumant - vent me caressant la peau - nuage à profusion - impossibilité de rater la tâche - fierté du résultat incontestable - beauté absolue de l’œuvre de dame nature.
Je m’incline enfin et je souris.
Tel une petite plume coincée dans un sac qu’on secoue, je me plaque aux différents bords sans jamais me fixer.
Je rêve de légèreté , d’absolu, de beauté et de justesse.
La liberté n’existe pas.
Mon miroir aux alouettes m’a fait refléter des nuages et il m’a piégée dans un sac opaque de nacre.
La lumière m’aveugle, je me cogne sans cesse contre les parois .
À moitié défigurée , le sang colore le sac, il s’alourdit au fur et à mesure que j’arrache la peau de mon visage.
Mes plumes tombent et je découvre à quel point je ne me corresponds plus à l’oisillon de mes réminiscences.
Avec tout le poids de mes déceptions que j’ai accumulées , si un jour je parviens à sortir de ce sac, serai-je encore capable de voler ?
Et surtout , vers où dois-je aller ?