
Jamais tranquille !
Table trop haute, soleil aveuglant, clochettes assourdissantes du camion de soupe ambulant, appels téléphoniques impromptus pile au moment où je me lance pour écrire.
Le monde se ligue contre moi depuis toujours.
Froid, faim, douleurs chroniques, les stimulations internes ou externes ne cessent de m’assaillir sans relâche.
J’ai beau mettre des limites, des paravents tamisicateurs, rien n’y fait.
L’univers s’acharne à me punir sans limite.
Changer de pièce, de posture, de vision, tout est toujours pareil : la peste ou le choléra, la belle affaire.
« Hyperesthésie ! » m’a-t-elle balancé comme justificatif de ma condition.
Le glas est tombé comme une évidence qui n’avait même pas besoin d’être précisée.
Impossible de remplacer la carte mère et les plug-in sont obsolètes ou inadéquats tant l’ampleur du décalage est grande.
Un casque anti-bruit ? De la rigolade hurlé à mes oreilles.
Des lunettes de soleil ? Une voilette déposée sur le maquillage d’une pute.
Une casquette ? Autant demander à Jennifer Lopez de rentrer son cul.
À chaque fois, depuis peu, que j’essaie de faire part de mes gênes sensorielles, je me bute inévitablement contre l’exaspération des autres.
Pour eux, c’est un « même pas mal » non simulé.
De quoi je parle en fait ? Personne ne l’a vraiment remarqué.
Et de là à quémander une adaptation pour adoucir ma condition, faut pas pousser non plus.
Les gens prétendent vouloir être inclusifs mais dès que ça dérange leur petit confort de neurotypique ultra-aisé, y a plus personne.
« Oui mais, si je mets moins fort : j’entends pas bien - c’est pas chouette - tu comprends ! »
La sinécure ou le bénéfice sans charge d’âme était un revenu accordé à un clerc sans paroisse.
Le bénéfice sans charge d’âme est l’apanage de tous les neurotypiques.
Ils sont tellement à mille lieues de s’imaginer l’inconfort ressenti.
Il leur faudrait des images d’ongles sur un tableau vert pour leur donner un aperçu du sang qui coule dans mes oreilles.
Mais je n’ose même pas imaginer leurs réactions hilares tant que c’est juste inconcevable pour eux.
Je dois forcément névro-exagérer pour mieux me faire remarquer !
S’ils savaient à quel point, depuis toujours, je me fond comme un caméléon pour justement passer le plus inaperçu possible.
Ne pas attirer l’attention est mon credo.
Ce qui m’insupporte le plus est ce qui est le moins visible et le moins adaptable.
Les odeurs !
Elles sont partout : les tissus, les animaux, les meubles, l’air vicié expulsé des autres et réavalé directement.
Si ce n’était que les gens et les parfums, il suffirait de ne voir plus personne.
Le monde est transi d’odeurs multiples et délicieuses tout autant que nauséabondes.
Plus la concentration des hominidés est forte, plus la torture est intense.
Il paraît qu’il faut sept minutes pour s’habituer à une mauvaise odeur.
Si seulement, je pouvais.
Aucun baume fleuri sous mon nez ne suffit.
Une bonne lobotomie bien ciblée ne serait même pas mon alliée, car elle me ferait perdre en même temps ma finesse du goût.
Le goût,mon seul refuge ultime.
Je suis condamnée à subir les autres hors de ma bulle.
Telle la petite Clémentine handicapée en fauteuil roulant du dessin animé de 1985, je ne peux me retrouver libre et en équilibre vraiment que dans mon imaginaire.
Là, je suis enfin capable de marcher au milieu des flammes sans les sentir jusqu’au réveil du matin où me retrouvera le démon Malmoth…