La stratégie abusive

par vilainpoussinou | Août 24, 2026 | Emprise

Le vieux.
Après autant de temps, il m’est toujours impossible de le nommer.
Le vieux.
Ce patronyme que je lui attribue n’est plus, n’est pas qu’un système de défense de ma psyché. 
Le vieux.
C’est juste tout ce qu’il mérite d’être à mes yeux.
Un vieux déchet sur lequel, mon attention ne devrait même pas s’attarder plus qu’un instant.
Un vieux réac’ , un vieux vicieux, un vieux bigleux qui n’est même pas capable de laisser le beau en l’état.
Le beau. LE Beau comme il disait si bien.
Comme s’il s’adjugeait la prétention de connaître à lui seul le raffinement du goût à l’état pur.

Tel un esthète de naissance, ayant vécu dans une époque d’absolu qui est malheureusement révolue.

Lui seul, aurait eu l’extrême chance de tout connaître, de tout vivre encore mieux que quiconque.
Tant de femmes, tant de filles se battaient pour lui.
Tant d’hommes le jalousaient … lui le Quasimodo à la longue chevelure ondulé plus étincelante que Dorian Gray lui-même.
A l’époque où je le fréquentais, le vieux arborait une calvitie naissante, grisonnante , cheveux rats.
Ses cheveux légèrement hirsutes tels des rats fuyant sa tête, lorsque le navire pourri fuie de toutes eaux dégoulinantes et croupies de fond de cales.


Un Quasimodo qui avait la particularité d’avoir son cœur placé à droite dans sa cage thoracique.
Une énième vision déformée, d’une difforimté physique qu’il transformait en talisman qui prouvait bien au monde qu’il était unique et élu.

Son cœur est en réalité simplement décalé un peu vers le centre.

Rien de fantastique et de prédicteur.
Mais comme toujours, le banal doit être transcendé.

Son mot favori était  « incommensurable » , il le servait à toutes les sauces.
Dans tellement de phrases , qu’aujourd’hui j’en vomis chaque syllabe.
Je ne supporte plus de l’entendre.

Le Beau, le vieux ne fantasmait pas seulement l’incarner, il prétendait l’engendrer.

Tel un Dieu créateur de beauté. Un être divin inspiré d’une aura d’un Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine.
Je dirais plutôt un être monstrueux murrant la chapelle Sex-Teenager dans les catacombes de son âme.
La seule réalisation murale non terminée qu’il a fait est celle d’un croquis du rocher du Roi Lion de Disney  dessinée au trait noir avec quelques personnages à peine entamés dans le local de jeunes dont il a la responsabilité .

Esquisse murale traînant là , aux yeux de tous, jamais terminée depuis plus d’un an. Traînant là,  pour lui comme un rappel du blues de l’artiste tourmenté en souffrance qu’il croit être.
Esquisse traînant là pour moi comme un rappel du misérable copieur raté qui est incapable de finir ce qu’il entreprend. Un voleur d’âme d’enfant, un voleur de ce qu’un enfant a de plus précieux : son imaginaire, ses dessins animés, ses rêves … Même les héros de Disney, il se les approprie …

Se croyant mystiquement grand, le vieux se parait souvent d’une aura de blancheur et de candeur.
Un chevalier blanc comme il le disait si bien.

Une blancheur que l’on lui aurait attribuée face à l’évidence de son être .
Sans jamais plus amples détails sur ses sauvetages , il se décrivait également comme un Casanova éternel ayant trouvé son Iseut. (L’image est de moi, pas de lui)

Son Iseut était en fait la meilleure amie de sa fille âgée tout juste de 20 ans.

L’amour passionné interdit du beau Tristan envers une Iseut destinée à un autre, au Roi Marc.

Sauf que dans la légende celtique, Tristan et Iseut boivent par erreur un philtre d’amour, les liant de manière irrépressible l’un vers l’autre.
Une erreur et un mensonge chimique . Une passion faite de fuites et de souffrance. Entraînant la mort irrémédiable de Tristan sur fond de jalousie et d’adultère.

Le vieux , lui , il le boit tout seul le philtre d’amour. Il a pas besoin d’erreur, l’erreur c’est lui.
Le philtre d’amour c’est pas de l’amour, c’est juste un désir pervers égoïste déguisé en amour pour se rendre plus acceptable .

Avec un philtre, ce qui est magique c’est qu’il n’y a pas besoin de réciprocité.

Il n’a pas besoin de consentement non plus. C’est automatique, inéluctable , indiscutable et tellement beau un philtre , tellement facile qu’on s’économise le vécu de l’autre.

Le vieux, lui, il ne s’est jamais encombré du consentement, enfin si : le seul consentement, contentement qui compte c’est le sien.

Celui qu’il va te fourguer bien fort profondément dans ta tête jusqu’à ce que tu saches bien que c’est toi qui le voulais en fait.
Que c’est toi qui a toujours voulu ça en fait.
Depuis le tout début.
Jusqu’à douter complètement de ce que tu ressens, de ce que tu veux vraiment.
Jusqu’à ce que ce que lui veut soit en fait ce que toi tu veux.
Jusqu’à te persuader toi-même que ton seul objectif et plaisir est de lui faire plaisir - Graal ultime.

Le philtre d’amour pervertique pour lui et le sérum de mensonge pour moi. Voilà la recette magique d’une bonne emprise réussie.

Ce que je pourrais avoir en commun avec Iseut c’est une idée de passion, de fuite, de souffrance et de mort irrémédiable.
Mais pour être plus juste, je n’ai vécu qu’un simulacre de passion, une fuite de moi-même, une souffrance tûe entrainanant irrémédiablement la mort de ma vrai moi.

L’emprise est subtile.

À l’aube de mes 18 ans, le 18ème siècle et le libertinage prôné par les aristocrates intellectuels était pour moi,  synonyme de liberté , d’exploration, de  découverte des plaisirs charnels sans contraintes morales - sociétales - religieuses et sans attaches.

Sans aduler cette époque qui était clairement empreinte de son lot de violences sexuelles et d’inégalité homme - femme , la notion de liberté d’aimer sans complexe et de casser les codes était très inspirante pour moi.

J’ai lu et relu les missives brûlantes et malsaines de la comtesse de Merteuil et du vicomte de Valmont.

À 18 ans, on confond facilement amour et désir.

En réalité, je n’avais pas besoin de désirer ou d’aimer quelqu’un mais d’être regardée et d’être désirée par quelqu’un d’autre.

Il a suffit de si peu pour que le vieux prédateur qu’il est, commence à m’insuffler que si mon corps trouve cela agréable et bon , c’est que tout simplement ce l’est et qu’il ne faut pas réfléchir plus loin et juste profiter du plaisir qu’il m’offre. Profiter de l’instant présent et faire confiance en mon corps.

Le vieux mélange savamment des concepts de liberté et de contrainte  afin d’exécuter tous ses désirs et fantasmes sans limite et sans morale tout court.

Ses notions de liberté n’ont clairement rien à voir avec la liberté des libertins.
Ses notions de liberté sont tellement floues , vaseuses, visqueuses et poisseuses que je m’y suis engluée au point de perdre l’évidence du bon sens et de m’y perdre moi-même.

L’un des ses autres mots préférés était « tendresse ». Un concept dans sa bouche que je ne peux plus supporter d’entendre comme le mot incommensurable .

C’était pas de l’amour, c’était de la tendresse !

Ce qui est certain c’est que déjà à l’époque ce mot sonnait faux dans mes oreilles.
Ce n’était ni ce que je désirais, ni ce que je ressentais , ni ce que je voyais transparaître de ses actes.

Tendresse galvaudée en pitié , tendresse utilisée tel un  justificatif, tendresse transformé en complaisance.

Pervertir la réalité était sa spécialité.

Le vieux te bourre le crâne et le reste afin que tu te convainques toi-même que en fait t’es qu’une grosse salope, une grosse cochonne qui aime ça.
Qui a toujours aimé ça, que t’es faite pour ça, que tu es néé pour ça.
Que en fait , il t’a super bien éduquée à ça et qu’ il en est fier , du boulot qu’il a réussi à te faire faire.

Car clairement, le mérite il revient qu’à lui, c’est sûr ; on flatte juste assez pour que tu continues mais pas assez pour que tu portes la médaille car finalement, t’es qu’une salope et les salopes c’est sale .
C’est écrit dans le mot.

Lui par contre, né Dieu phallus, tel un Éros luxuriant, se disait un maître incontesté du plaisir féminin.
Aussi vantard qu’un gamin de 7 ans dont le père aurait le plus gros cabriolet rouge du quartier.
Le vieux était juste incapable de repérer et comprendre comment fonctionne un clitoris.
Véritable ignorance ou abjecte manipulation pour se soustraire volontairement au plaisir de l’autre ?
Je penche clairement sur la première option. Un zéro pointé.

Ce qui est plus dur, n’est pas de ne jamais arriver à jouir avec quelqu’un mais bien de douter en permanence.

Douter d’être capable de prendre du plaisir.
Douter d’être digne d’être embrassé.
Douter de sa propre mémoire, de son propre corps meurtri criant au viol nocturne.
Douter de sa propre apparence physique . D’être une réplique d’un tableau de Rubens.
Douter de ses propres fantasmes pervertis par la noirceur abyssale du tartare venant de son âme.
Douter même de son propre passé, imaginant même l’inimaginable pour transférer la responsabilité de son abus sexuel sur une autre personne. Que c’est commode et pratique.

Douter encore et encore et mentir même jusqu’à oser nier l’amour des femmes, seuls êtres qui ont parfois été les seules à me donner un peu d’amour.

Le doute n’est plus permis.
Le crime est avéré.
La pomme est bien pourrie depuis longtemps.
Le ver doit sortir et rendre en poussière le mal qu’il m’a fait à la terre.
Du purin jaillira des fleurs.

Le récit n’est pas fini.
Mais le vieux bientôt ne sera plus.