
Depuis aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours été attirée par les nuages.
Je suis fascinée par eux, je pourrais les regarder pendant des heures sans jamais me lasser.
C’est le phénomène naturel le plus merveilleux et changeant au monde.
Aucun ciel n’est pareil à un autre.
Notre Belgique est l’endroit sur Terre le plus idéal à mes yeux pour les observer.
Les nuages sont minimisés et dévalorisés s’ils sont gris.
En vérité, le gris n’existe pas.
C’est juste un florilège de pastels, de brumes, d’effervescence informe.
La place de l’imagination et de l’évasion est omniprésente.
Je m’y noie allégrement, je m’y ressource de manière éperdue sans vouloir qu’on m’y sauve.
Personne ne pourra jamais me comprendre, je le vois bien dans le regard des autres lorsqu’ils râlent tous en regardant le ciel gris et bas. Moi, je m’en réjouis.
Rien de plus ennuyeux et plat qu’un bleu ciel.
Rien de plus morne et déjà vu qu’un bleu azur.
Les gens idéalisent la mer et ses couleurs.
En fait, comparer la contemplation des vagues aux nuages,c’est comme comparer du La Fontaine et du Shakespeare.
On ne joue pas dans la même catégorie.
Aujourd’hui, je sais enfin pourquoi je suis si irrésistiblement attiré par les nuages.
Depuis toujours, je transporte autour de moi le Kasagumo.
Flottant à quelques centimètres de moi, tel une brume évanescente que personne ne voit.
Le Kasagumo est né des reliefs du Mont Fuji.
C’est un nuage orographique qui se forme uniquement aux alentours de son sommet et qui ne le quitte jamais de trop loin.
Il est unique par les multitudes de formes qu’il peut prendre et par sa rareté d’apparition.
Mon Kasagumo à moi est né le jour de mes 6 ans, le jour où j’ai décidé de ne plus embrasser ma mère ni de lui raconter ma banale journée.
Ce jour-là, je n’ai rien compris, je n’ai rien prédit, j’ai juste senti que je ne pouvais plus.
Mon Kasagumo s’est laissé entreapercevoir un instant aux yeux de ma mère et j’ai senti dans ma chair à quel point cela était atroce.
Alors, tel un répliquat à mille lieux de distance, Kasagumo ne s’est plus montré qu’une à deux fois par mois pendant maximum trente minutes.
Les masques sociétaux sont comme cela, on les porte le plus discrètement possible jusqu’à toujours se faire prendre de temps en temps.
Le Kasagumo est volupte insaisissable qui inspire calme et sérénité.
Sa contemplation charme tout voyageur qui tente de le photographier sans jamais arriver à capter son essence véritable.
Rares sont ceux qui ont pu l’admirer une seule fois dans leur vie de leurs propres yeux.
En réalité, le Kasagumo est un écrin qui protège les voyageurs de la fureur du volcan.
Le Mont Fuji est si fragile que si aucune éruption ne se produit, le volcan s’effondrera progressivement sur lui-même.
Le nuage est donc salvateur, il produit l’eau nécessaire à l’équilibre hydrologique qui s’infiltre dans son cœur.
Sans le Kasagumo, le Mont Fuji ne serait déjà plus tel qu’on l’admire.
Il ne serait qu’une masse informe au sol, piétinée, ratatinée, invisible et oubliée de tous.
Mon Kasagumo est tout cela à la fois.
Je n’en avais pas conscience car, à moi aussi, il m’a échappé quasiment toute ma vie.
À force de porter une seconde peau, on oublie l’existence même de son être véritable.
Je suis aussi fragile que le Fuji et pourtant je semble si forte et impénétrable au premier abord.
Mon Kasagumo camoufle également mes larmes de pluie qui s’infiltrent entre mon derme basalte jusqu’au tréfonds de mes grottes intérieures .
Là, lentement, selon les règles du cycle de l’eau, elles pleurent sur le plafond de mon âme et mettent plus de 15 années à ressortir.
L’eau du Kasagumo finit toujours par rejoindre le lac extérieur qui gît à ses pieds.
Peu savent d’où l’eau jaillit vraiment.
Tant que cela coule et abreuve les passants, il y aura toujours des visiteurs pour admirer la vue.
L’eau, le rocher, la brume mystique : un trio légendaire.
Aujourd’hui, je suis lasse d’auto-entretenir mon Kasagumo.
Mes visiteurs se font plus rares, eux aussi lassés de la banalité de mon être, de mon mutisme épisodique, de mes absences répétées, de ma distance contrôlée.
Le Kasagumo est un nuage imprévisible et éphémère, frontière entre le visible et l’invisible.
Tel une incantation que je murmure chaque matin, il m’est souffle de vie.
Il m’inspire la crainte et l’espoir d’une prochaine pluie.
Pourtant, Kasagumo façonne le vivant.
Son ombre est promesse de vie.
Sans lui, Fuji s’effondrerait.